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B.S. Kourouma 1 |
Fascination par le feu
Résumé
La fascination par le feu est un discours courant lors des entretiens avec les pyromanes. Le problème posé est le passage d'une fascination simple, poétique, à une fascination pathologique (médico-légale) ou criminelle. L'ampleur du problème au niveau médico-légal mérite suffisamment de réflexion et analyse. La présente approche est un questionnement sur ce sujet brûlant et d'actualité.
Mots clés
Approche thérapeutique, Législation, Psychanalyse, Pyromanie, symbolisme du feu.
Introduction
Imaginez un jeune homme de 26 ans, célibataire, sans enfant, au chômage, aîné d'une fratrie de trois qui réside encore chez ses parents.
Qui serait arrêté par la gendarmerie, déféré au parquet, remis en liberté surveillée avant le jugement, consigné à résidence, suivi par le comité pénitentiaire d'insertion et de probation et qui vous dit être fasciné par le feu. Sobre et austère avec une présentation glaciale, il vous dit : « J'ai été arrêté car je mettais des feux dans les containers, sur les bords des routes. De mon enfance fait d'échec scolaire et d'orientation manquée, je n'avais qu'un seul rêve, l'éclat de feu.
Je mets le feu, Pour voir venir les pompiers, les aider à l'étein dre... Je désirais devenir pompier, j'ai été pompier cadet, mais en raison de mon poids ils n'auraient pas voulu de moi. Je garde toujours le souvenir de mes régimes à répétition, des moqueries de mes amis, qui m'appelaient gros lard à cause de mon surpoids et de mes complexes d'infériorité. A la fin de mes études professionnelles, je n'ai pas été employé dans le jardinage, domaine dans lequel, je venais d'acquérir des compétences, j'ai été engagé dans une boîte de gardiennage-
Psychiatre
Psychologue
CH. Henri GUERIN
sécurité. C'est là que je suis passé à l'acte la première fois par fascination pour le feu mais aussi pour l'acte de sauver des vies et être utile à la population. Le feu est beau ! pendant l'incendie, je regarde on dirait la lune, un paysage lunaire je suis un peu poète, je crois ».
Si nous nous référons à la dixième classification des ma ladies mentales(CIM10), il ne fait aucun doute quand à la qualification de pyromane dans le cas présent.
Si poser le diagnostic d'un tel trouble est aisé devant les actes ou les tentatives multiples visant à mettre le feu aux objets et aux biens sans motif apparent, associés à des Préocupa tions idéiques persistantes concernant le feu et l'incendie est facile, plus difficile est la compréhension rattachable au sens, à la prise en charge complexe et surtout à la gestion juridique du problème.
C'est face à ces difficultés, que nous nous s'accordons un instant de réflexion sur ce comportement à la fois criminel et Pathologique qui nuit à la tranquillité des populations. Nous aborderons successivement dans ce travail, l'aspects pathologique, analytique, et jurique de la question, avant de conclure sur le volet préventif de la prise en charge.
Aspect pathologique et Psychanalytique de la pyromanie
De l'anglais pyromania, l'impulsion obsédante, incontrôla ble et répétitive à allumer des incendies est réservé à toute personne atteinte d'une maladie mentale ou psychique qui lui fait ressentir une fascination particulière et anormale pour le feu.
La pyromanie se rencontre souvent chez certains débiles,
vaniteux et mythomane, chez les pervers, chez les schizoph-

rènes et chez les paranoïaques.
Pour ces derniers, l'acte incendiaire peut-être à la fois une manifestation et une conséquence de leur délire.
Le Manuel de psychiatrie classe la pyromanie dans les troubles du comportement. « Les tendances incendiaires se manifestent assez souvent dans le comportement des malades mentaux. Il arrive aussi que la pyromanie puisse avoir le caractère symbolique d'une perversion ou le désir de mettre le feu manifeste de fortes pulsions agressives inconscientes liées au symbolisme sexuel du feu et des flammes. La per version est la lutte contre l'acceptation de la castration, c'est à dire contre l'acceptation de son propre sexe, c'est à dire encore la limitation de sa propre puissance, qui en constitue le fond permanent. Le pyromane se démontre son pouvoir imaginaire par la réalité de l'incendie qu'il allume ».(1)
La littérature psychanalytique parle peu de la pyromanie en terme isolé, elle entre dans le grand groupe de la per version.
C'est à l'une des dernières publications de Freud (sur le fétichisme) que l'on doit une approche constructive de la perversion. La théorie psychanalytique accorde une grande importance au complexe d'œdipe, ainsi qu'à la découverte (par l'enfant) de la différence des sexes. Dans la forme de l'œdipe Freudien, le petit garçon qui entre sous la domi nation de ce complexe « commence à désirer sa mère elle- même au nouveau sens (de désir sexuel génital ) et à haïr de façon nouvelle son père, comme rival qui barre le chemin de ce désir »(2) . Mais lors de ces nouveaux investissements, l'enfant apprend si lui-même a ou non un phallus réel,
mais surtout la castration de la mère. Une menace plane : la castration.
La satisfaction amoureuse sur le terrain du complexe d'œdipe doit coûter le pénis : pour le masculin comme une punition (la conséquence de voler la mère au père), pour le féminin comme une condition préalable ( j'ai perdu le pénis car j'ai fauté). Pour se sortir du conflit que cela entraîne, normalement, le moi de l'enfant se détourne du complexe d'œdipe, il y a refoulement.
Pour le fétichiste, Freud a montré que la découverte de la différence des sexes n'était pas frappée de refoulement. Le jeune garçon repousse sa découverte : l'absence de pénis chez sa mère . Il désavoue ce qu'il a découvert et surtout ce que cette découverte implique pour lui dans sa position subjective à l'égard du désir. C'est donc ce « désaveu » ( Verleugnung ) qui constitue le propre de la position du fétichiste et du pervers. Ce désaveu s'effectue pour le fétichiste, par exemple, par l'érotisation du vêtement (ou sous-vêtement) féminin aperçu de façon fortuite lors de la découverte de la castration de la mère. Tout se passe comme si le fétichiste garde d'une part l'ancienne croyance infantile concernant l'existence d'un pénis chez la mère, mais que d'autre part il se résigne aux conséquences de cette diffé rence des sexes. Ainsi il est partagé, son Moi se trouve divisé ( Spaltung ) entre les deux croyances contradictoires. L'instance psychique qui surveille et critique ce sujet, a été nommée « surmoi » par Freud. Il s'agit de « la loi du père adopté par les fils ». Le surmoi serait l'héritier du complexe d'œdipe, « une identification au père de la préhistoire de l'in dividu »(3), avec le modèle paternel. De plus le renoncement à la mère marque, pour le sujet, une loi , non pas biologique mais culturelle, la loi de l'interdit de l'inceste. L'interdit de
l'inceste est le pivot du complexe d'œdipe, le sujet s'inscrit à travers une filiation et la marque que le nom lui imprime. Cette loi lui impose l'ordre du langage.
Lacan et ses élèves ont repris la notion de perversion en termes de structure. le pervers se caractérise moins par ses pratiques sexuelles, que par une organisation psychique qui déborde sa vie purement érotique. Le pervers est loin d'ignorer la loi . Son surmoi ne fait pas défaut, le pervers provoque et défie la Loi. Il s'assure de sa présence et de ce que quelqu'un puisse toujours la lui rappeler. Par ce stra tagème, il se prouve l'existence d'une Loi, Loi dont il n'a pas réussi à éprouver la solidité. Le pervers est également soucieux d'établir les fondements mêmes de toute Loi. La remise en cause des « valeurs » le pousse à réinterpréter la réalité communément observée (dans une élaboration poétique, artistique ou mystique).
La jouissance est recherchée, parfois de façon compul sionnelle, non seulement pour elle-même, mais surtout en tant qu'elle, représente pour le pyromane une expérience extrême (proche de l'angoisse), qui constituerait ainsi la véritable épreuve de réalité.
Le symbolisme du feu
Selon Gaston Bachelard nous avons toujours face au feu « une observation hypnotisée » qu'est propre à déclencher l'enquête psychanalytique. Il dénonce les valorisations scientifiques du feu et insiste sur le symbolisme pluriel du feu, il peut recevoir un grand nombre de valorisations, dont certaines contraires : le bien et le mal, la chaleur et la brûlure...
Tentons néanmoins une classification des symboles du feu.
Le symbolisme érotique est donné par toutes les images et métaphores qui font coïncider le feu et l'acte sexuel, la passion amoureuse. Le feu symbolisme érotique peut naître de la présence simultanée de l'échauffement du corps et l'émotion amoureuse, l'acte sexuel. A ce symbolisme est lié les symboles de la fécondité et plus particulièrement le symbolisme filial : l'image du fils. Le thème de la fécondité glisse vers la thématique du fils, du « fruit » du vente de la mère. Le feu est fils, il produit à son tour naissance et renaissance ou régénération.
Dans de nombreuses légendes relatives à l'origine du feu,
ce dernier est contenu dans le corps d'un humain ou d'un
animal (le phénix renaît de ses cendres et donne le feu).

Dans cette thématique de l'image du fils 5 de la régénéra tion, Bachelard s'appuie sur le complexe de Prométhée pour imager « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ».
Dans la mythologie grecque, mais surtout pour la pensée historico-culturel de l'époque classique, Prométhée est celui qui connaît tout d'avance, qui aurait le savoir et qui aurait détourné les hommes de la bestialité, les aurait arrachés à la vie sauvage par l'apport du feu. Le symbolisme du changement radical.
Le feu possède des qualités thermiques, mais aussi visuel: les foudres de Jupiter, l'épée flamboyante, le feu de Lucifer... Le feu « nocturne » pourra tour à tour être valorisé néga tivement ou positivement: l'éclair de la foudre, ou la lueur rassurante d'une torche.
Pour Bachelard « le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Cette rêverie détermine ... un véritable complexe ou s'unissent l'amour et le respect du feu, l'instinct de vivre et l'instinct de mourir. » Bachelard nomme ce complexe le complexe d'Empédocle. Le feu et la table: le feu chauffe et cuit.
Claude Lévi Strauss dans les « mythologiques » souligne que le symbolisme du foyer s'entend aussi bien pour l'intimité de la chambre que pour la féminité de l'âtre ou chauffe la marmite.
De plus par métamorphose le feu peut devenir eau: eau de vie, eau de feu, alcool.
Le symbolisme du feu est complexe, il dépend moins des substances objectives du feu que de l'imagination hu maine.
Droit et pyromanie
Du complexe d'infériorité à la fascination obsédante par le feu avec passage à l'acte, quelle frontière avec la loi ?
Le pyromane pris en tant que malade n'existe pas en droit français. Ce qualificatif est exclusivement d'ordre psychia trique. Dans ce cas, c'est l'existence de cette pathologie (fascination pour le feu, perversité liée au plaisir de voir les choses se dégrader par l'effet de la combustion) qui va faire prendre au délinquant la qualité de pyromane.
Aucune loi ne vient spécifiquement régir la répression de la pyromanie , comme il n'existe pas de loi pénale incriminant la cleptomanie. Il en résulte que ce sont par exemple, les dispositions sur le vol qui vont s'appliquer pour ces der nières, que le voleur soit cleptomane ou pas. Concernant la pyromanie, il en va de même: les textes qui régissent sa répression n'ont vocation à s'appliquer qu'en cas de passage à l'acte. On peut très bien être pyromane et n'être jamais passé à l'acte. Le droit français sanctionne ce passage à l'acte et non la maladie en tant que telle.
Ainsi, c'est le fait d'allumer volontairement un incendie afin de provoquer des dégâts, de quelque nature qui soit qui sera sanctionné.
Le terme le plus adéquat (pénalement parlant) pour qualifier le pyromane est donc celui d'incendiaire .
L'article 322- 6 du Code Pénal dispose: « la destruction, la dégradation ou la détérioration d'un bien appartenant à autrui par l'effet d'une substance explosive, d'un incendie ou de tout autre moyen de nature à créer un danger pour